Le spectacle vivant… accessible à tous ?

Le guide « accessibilité et spectacle vivant » du ministère de la culture définit l’accessibilité comme « une exigence de démocratisation culturelle et d’élargissement des publics ». Elle « concerne l’ensemble de l’établissement pour le cadre bâti, l’information et l’offre artistique et culturelle ». Dans ce guide, la notion de l’accessibilité, fait référence aux conditions d’accueil optimales d’un public en situation de handicap. Dans cet article, je ne parlerai pas du handicap (sujet à part entière qui fera sans doute l’objet d’un autre article). J’élargirai encore cette notion d’accessibilité en listant l’ensemble des freins que j’ai pu recenser, qui réduirait l’accès aux spectacles. Cet article traitera uniquement de l’accessibilité pour le public (un autre abordera celui de l’accès aux études artistiques).

  • Le tarif

Sans grande surprise, la question du coût des spectacles est un facteur d’exclusion de certaines classes sociales. La politique de la tarification doit donc être réfléchie. Certaines salles, par leur système de « catégories » proposent des systèmes de prix dégressifs en fonction de la qualité de la vue suivant l’emplacement. Ce système, s’il a pour qualité d’élargir l’accès tarifaire et de remplir les salles, a pour inconvénient d’installer un système de « castes » au sein même du public (clin d’œil à l’histoire du spectacle vivant qui réservait des espaces selon les milieux sociaux des spectateurs ?). De plus, certains emplacements offrent une expérience qualitativement plus faible (je pense notamment aux salles proposant des places où une colonne coupe le champ de vision). Si la qualité pour le spectateur n’est pas la même, il semble logique que la tarification soit différente. Aujourd’hui le travail conjugué d’architectes, d’ergonomes, d’ingénieurs du son, permet de construire des salles garantissant une expérience spectateur homogène, quel que soit le positionnement.

Aucune politique tarifaire n’est parfaite. La plupart des lieux culturels proposent des représentations gratuites au sein d’établissements scolaires et d’établissements médico-sociaux. Les populations identifiées comme moins favorisées (bénéficiaires des minimas sociaux, personne en situation de handicap, jeunes, étudiants, retraités) peuvent bénéficier de tarifs avantageux (places à 1€ parfois). Elles n’en ont pas toujours l’information. Des possibilités de paiement en plusieurs fois sans frais existent également, pertinentes lorsque le spectateur choisit d’acheter l’ensemble des spectacles qu’il souhaite en début de saison (ex : la rose des vents à Villeneuve d’Ascq). Certains théâtres proposent de réserver les spectacles pour le semestre mais de ne payer la place que le jour de la représentation (ex : le théâtre de la Manivelle à Wasquehal). Ce système a pour avantage d’étaler les frais mais, il est moins engageant et déplore un taux d’annulation parfois important à la dernière minute.

A l’image du « café suspendu », certains théâtres proposent des « billets suspendus » (notamment sous l’appellation « tarif solidaire »). De plus, un système de prix réduit pour une première expérience au sein d’un théâtre (le festival d’Avignon, lors de son édition de 2023, proposait par exemple un PAS « première fois »), des systèmes de parrainage, la diversité des moyens de paiements (cartes cadeaux génériques, chèques vacances, pass culture, etc) peuvent également réduire les freins financiers.

  • Les conditions de réservation

Les théâtres ne sont pas des exceptions, le temps de présence humaine au guichet a été largement réduit, tout comme l’accueil téléphonique. Si l’accès au numérique permet une grande liberté à ceux qui le maîtrisent (possibilité de prendre les billets d’où on veut, quand on veut), n’oublions pas qu’une partie de la population n’a pas la possibilité (matérielle ou cognitive) d’accéder au numérique et que, certains spécimens de la race humaine privilégieront, par conviction, le rapport humain (plus ou moins chaleureux) à l’accueil plutôt constant mais dénué de sentiments d’une interface informatique. Le maintien de plages horaires conséquentes pour l’accueil physique et téléphonique est donc un élément à considérer.

L’obligation de billets nominatifs semble également être un enjeu d’hésitation pour certains. En effet, outre des profils méfiants et marginaux qui considèrent qu’ils n’ont pas à être « recensés » dans les lieux culturels (idée sur laquelle je reviendrai tout de même, avec l’introduction de la reconnaissance faciale des spectateurs dans certains lieux étrangers), pouvoir céder facilement un billet en cas d’imprévu permettrait une plus grande liberté dans les réservations. En effet, certains spectateurs expliquent ne pas vouloir s’engager plusieurs mois en avance en réservant des billets, notamment le week-end. La souplesse des modalités d’échange et/ou de remboursement est également un facteur pris en compte. Les conditions de remboursement ou d’annulation se posent d’autant plus pour le très jeune public ou les populations avec des maladies chroniques, plus susceptibles d’avoir des empêchements réguliers et de devoir annuler leur venue.

  • Le temps

Le temps, en voilà un autre enjeu majeur de la société actuelle. Le temps qu’on a, le temps qu’on se donne, le temps pour soi, pour les autres, etc. Les horaires des représentations se situent très majoritairement le soir. Cependant, pour des raisons multiples (fatigabilités, angoisses liées à la nuit, contraintes familiales, plus faible fréquence des transports en commun), les sorties le soir, si elles sont appréciées d’un grand nombre, ne sont pas à la portée de tous. L’organisation du travail a été bousculée, les rythmes de vie se sont diversifiés lors des dernières années (notamment avec le télétravail mais également avec des configurations familiales différentes). Imaginer des représentations sur des créneaux moins typiques pourrait être une option. Certains lieux proposent des représentations le midi (souvent d’une durée d’une heure environ). On y voit des professionnels y venir sur le temps du midi. Des représentations le matin (comme le proposent certaines salles de cinéma à moindre coût) ou l’après-midi, voire juste plus tôt dans la soirée (autour de 18h pour que les personnes puissent y venir en sortant du travail et, pourquoi pas, poursuivre la soirée avec autre chose).

La durée des spectacles peut également rebuter certains spectateurs. Lors des dernières années, il existe une augmentation du temps des spectacles (que l’on observe également au cinéma), avec, régulièrement, des spectacles excédant les 3h (sans entracte). Cela nécessite de se coucher plus tard, d’augmenter les frais de garde, d’avoir des ressources attentionnelles efficaces (pour ne pas perdre le fil) et une dose d’énergie encore mobilisable (pour ne pas s’endormir). Pour autant, il serait inopportun de limiter en temps les pièces à venir. De plus, pour faire écho à mon écrit sur le consentement du public, la durée du spectacle est toujours communiquée en amont, nous sommes donc sur un consentement éclairé. Cependant, sur les spectacles excédant les 2h30, la question d’un entracte plus régulier pourrait se poser.

La société recueille de plus en plus de familles monoparentales ou avec des gardes alternées. La question du temps des parents est donc centrale. Les classes plus aisées peuvent se permettre de payer, à l’occasion les services de baby-sitters. Cependant, pour un grand nombre de classes moyennes, ajouter les frais de baby-sitting à ceux du spectacle est impossible. Face à ce constat, des lieux de programmation culturelle proposent des services de garde, au sein du théâtre, pour des prix réduits (ex : théâtre le Quai à Angers). L’initiative est séduisante. Elle permet aux parents de venir plus facilement et aux enfants de passer également une agréable soirée. Mon biais de psychologue y voit aussi une belle technique « du pied dans la porte ». En effet, nous pouvons imaginer que les enfants, en découvrant les lieux dans un contexte plaisant, se sentiront à l’avenir légitimes et curieux d’y revenir.

  • L’accessibilité physique

L’accessibilité physique des lieux culturels s’étend bien au-delà de la question du handicap moteur (bien qu’il persiste des améliorations à ce sujet, notamment dans les bâtiments anciens). Elle englobe la question de la santé psychique (phobies sociales, agoraphobie) et de la mobilité dans son sens large, notamment en milieu rural (peu desservi, voire pas desservi par les transports en commun) ou auprès de populations moins mobiles (personnes âgées). Des initiatives existent afin d’élargir l’accessibilité au plus grand nombre. Le Théâtre Déchaînés a fait de ce besoin un mandat. Il propose des expériences théâtrales pouvant être vécues à distance ou adaptées à un public à besoin spécifique. Dans le même esprit, de nombreux théâtres innovent avec des programmations « hors les murs », « à la rencontre des publics ». Les « Belles sorties », en métropole lilloise, proposent aux petites communes (moins de 15 000 habitants) de recevoir gratuitement, le temps d’une soirée, un spectacle (pièce de théâtre, concert) produit par une des 14 grandes institutions culturelles de la métropole. La diffusion à la télévision ou au cinéma des spectacles est aussi une solution (on peut y voir des pièces d’opéra, des concerts), tout comme la multiplication des spectacles de rue (pouvant facilement se répliquer d’une commune à une autre car nécessitant généralement moins d’infrastructures).

  • L’accessibilité intellectuelle

Je ne traite pas ici de la question de la déficience intellectuelle, qui pourrait être un thème d’article à part entière. Mon souhait est d’évoquer l’accessibilité des spectacles en règle générale, pour un plus grand nombre.  Il existe dans le milieu artistique, comme dans de nombreux microcosmes, un champ lexical spécialisé, des références culturelles et sociétales, une façon de communiquer. C’est sur cette façon de communiquer que j’aimerais revenir ici. Les présentations de saisons, qu’elles soient orales ou écrites proposent un vocabulaire choisi, élaboré, délicat, de plus en plus inclusif (complexifiant parfois la compréhension), avec des thèmes sociétaux qui méritent parfois d’être maîtrisés afin de savourer la richesse du spectacle proposé. Cependant, je ne peux m’empêcher de penser à l’article de Stéphanie Guillaume, déjà ancien (2017), qui questionnait deux visions de l’inclusion, entre langage clair et écriture inclusive. L’argument phare de l’utilisation de l’écriture inclusive est l’adaptation, le fait qu’une nouvelle habitude nécessite du temps. Cependant, tout comme la majorité des spectateurs de théâtre contemporain, ceux qui défendent l’écriture inclusive sont des personnes éduquées, qui maîtrisent parfaitement le langage et ses subtilités. Ces subtilités offrent de la finesse et contribuent à la fibre artistique des messages. Cependant, n’est-elle pas facteur d’exclusion ? Le manque de clarté de certains spectacles ne contribue-t-il pas au fait que certains ne se sentent pas légitimes de s’y présenter ? Outre l’écriture inclusive, de manière générale, rappelons que 7% de la population adulte, âgée de 18 à 65 ans, scolarisée en France, est en situation d’illettrisme. Afin de s’adapter à ces problématiques, la présentation des saisons pourrait être repensée de plusieurs façons. Il existe déjà bon nombre de théâtres qui proposent des extraits vidéo des spectacles à venir. On pourrait également imaginer des catalogues de présentation rédigés en Facile à Lire et à Comprendre (FALC), méthode de communication (initialement pensée pour la déficience intellectuelle) qui consiste à faire rédiger des messages par des personnes déficientes intellectuelles pour des personnes déficientes intellectuelles. Des spectateurs pourraient également voir en avant-première des pièces (ou leur filage) et les présenter (ce qui permettrait de sortir du « jargon » professionnel). Des initiatives intéressantes se mettent en place. Je pense par exemple au Théâtre du Grand Bleu (Lille) qui propose de se déplacer au domicile de particuliers ou d’associations afin de discuter des programmations.

Dans la question de l’accessibilité, je crois qu’il est également pertinent d’interroger les sur-titrages lorsque certaines scènes se déroulent en langue étrangère (là encore, dans les avertissements au public, l’information semble pertinente). La question du niveau de vocabulaire est délicate puisqu’elle contribue à l’esthétique des pièces. De plus, dans le théâtre de répertoire, il s’agit de composer avec les époques et les écrits existants. Cependant, sur des pièces plus complexes sur le plan intellectuel, une mise en scène peaufinée et plus « esthétique » pourrait permettre d’être captée par l’émotion à défaut d’en comprendre l’ensemble des méandres intellectuels et philosophiques. Pour les œuvres faisant référence à des thèmes sociétaux, quelques références clés (podcasts, documentaires, articles) envoyées en amont pourraient être un complément utile au livret de présentation habituellement distribué le jour J (et parfois à peine lu, faute de temps).

Un autre point est la congruence entre le personnage joué et celui de l’acteur. Sujet épineux, polémique et fragile dans une société qui évolue également sur les questions identitaires. J’aimerais défendre aveuglément l’idée que l’acteur, se fondant intégralement dans un moule, son genre d’appartenance, ses origines, son âge, n’ont aucune importance quant au rôle qu’on lui attribue. Nous pourrions aussi argumenter que, historiquement, seuls les hommes jouaient au théâtre et que cela n’a jamais entravé la bonne compréhension des pièces. Cependant, force est de constater que, sur les pièces où des rôles d’hommes sont joués par des femmes ou inversement, des spectateurs déplorent (et je crois sincèrement, sans mauvaise foi) une « gymnastique mentale ». Ils n’y voient pas de plus-value mais la « lubie » d’un artiste et y attribuent une complexification dans la compréhension de la pièce. Là encore, la question des messages envoyés est centrale pour adopter une position sur ce sujet. Un metteur en scène militant sur la question du genre ou de la décolonisation (des arts) pourrait adopter volontairement cette « complexification ». Un autre, qui axerait ses priorités sur un accès facilité au plus grand nombre, choisirait peut-être davantage de rester dans une répartition « classique » des rôles (sur laquelle le cinéma, par exemple, n’évolue pas, ou très peu). Là encore, nous retrouvons un effet communiquant non satisfaisant : augmenter l’accessibilité se ferait au nom d’une certaine « discrimination » des acteurs, ne pas le faire pourrait exclure certains spectateurs.

  • Le sentiment de légitimité

Le sentiment de légitimité est quelque chose d’intime, d’intériorisé et, de ce fait, de peu accessible. C’est un sens « acquis de droit », qu’on interroge peu. C’est le sentiment de se sentir à sa place, de par son statut ou ses compétences personnelles ou professionnelles. Si certaines salles recueillent un public élargi (je pense notamment aux petites salles présentant des « seuls en scène » ou du théâtre de boulevard), d’autres continuent d’impressionner par leur réputation, leur codification (qui peut aller jusqu’à la tenue vestimentaire), leur style de représentation (je pense notamment à l’opéra). Bon nombre de citoyens ne se pose même pas la question d’aller ou non au théâtre, cette question ne fait pas partie de leur quotidien, de leur champ des possibles. Alors comment faire pour que le théâtre ne reste pas un entre-soi fait pour et par des gens du monde du spectacle ? Est-ce un objectif réaliste, réalisable et souhaitable d’essayer d’amener le plus grand nombre dans les salles de spectacles ?

Les thèmes évoqués précédemment (accessibilité intellectuelle, politique tarifaire, communication) sont des éléments de réponse. Il en existe d’autres, notamment la découverte, la création d’habitudes. Les représentations mais également les initiations destinées aux scolaires, aux associations sont des pistes d’action afin de faire découvrir (et peut être aimer) plusieurs prismes de la culture. Nombre d’artistes proposent des initiatives intéressantes. Corinne Masiero a, par exemple, lors de sa carte blanche Lilloise, permis à des jeunes accompagnés par l’aide sociale à l’enfance de monter sur scène. L’initiative de Renaud Cojo (Cie ouvre le chien), pour son spectacle « Passion Disque 3300 tours » retient mon attention car il sollicite directement les habitants du quartier dans lequel il joue par un système de porte à porte. Les témoignages du lien fusionnel et personnel de chacun avec la musique sont ensuite mis en scène dans une approche théâtrale. Par le biais d’un tel « démarchage artistique » mais également par l’implication directe des citoyens sélectionnés, nous pouvons imaginer (et souhaiter) une communication de bouche à oreilles dans le quartier amenant à une autre diversité dans les spectateurs.

Références :

https://www.theatredechaines.com/accessibilite-theatre

https://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Developpement-culturel/Culture-et-handicap

https://fr.linkedin.com/pulse/l%C3%A9criture-inclusive-dune-exclusion-%C3%A0-lautre-st%C3%A9phanie-guillaume