La question du consentement… du public

Le consentement est un thème récurrent dans la société actuelle. Pour rappel, le Larousse le définit comme « l’action de donner son accord à une action, à un projet ». Ce serait un acquiescement, une approbation. De cette définition, nous pourrions rapidement en déduire que le consentement du spectateur se concrétise par l’action de réserver un spectacle puis de passer la porte de la salle de spectacle. Cependant, à quoi consent-on vraiment lorsque l’on choisit un spectacle d’après une description rapide sur un catalogue ou sur un court extrait vidéo ? Nous sommes ici dans un consentement tacite mais pas toujours éclairé (faute d’information préalable).

Le public rapporte parfois des expériences dérangeantes, voir désagréables, auxquelles il n’était pas préparé. Parmi ces expériences, la participation fréquente de spectateurs, sélectionnés au hasard dans le public, mériterait réflexion. Par exemple, sur une pièce familiale burlesque d’une funambule (décrite comme telle), un homme est choisi au hasard dans le public pour tester « le filtre d’amour » fabriqué dans le numéro et, est embrassé par l’artiste.  L’homme, visiblement très mal à l’aise rougit face à un public hilare. Une inversion des genres des protagonistes aurait engendré de fortes réactions des réseaux féministes. Cette année, un spectacle de danse proposé dans un opéra mettait en scène des danseurs, très dénudés, déambulant au cours du spectacle dans le public, imposant de ce fait une extrême proximité, parfois malaisante. Dans le même registre, une pièce de théâtre dans laquelle un homme est choisi, aléatoirement, pour monter sur scène. Il se montre hésitant (plusieurs spectateurs ont déjà refusé avant lui) et se retrouve finalement assis sur une chaise face à une femme le chevauchant en effectuant un numéro d’effeuillage. Cette participation, parfois presque contrainte du public, ne peut-elle pas avoir un effet contrasté ? Si certains spectateurs viennent chercher des émotions diverses et s’adaptent parfaitement aux différents types de spectacles, comment contenter ceux qui aspirent à une vision plus contemplative ? Comment respecter le choix de rester simple spectateur ?

De manière plus générale, nous pourrions évoquer la nudité, fréquente dans les arts vivants, quels qu’ils soient (théâtre, danse, etc). Si le théâtre se veut un reflet du monde, la nudité en fait effectivement partie intégrante. Elle pourrait être un non-évènement. De plus, elle peut être porteuse de sens, d’une symbolique subtile, d’une esthétique, mais elle semble également se systématiser en dépit, parfois, d’une plus-value artistique. Parallèlement, la nudité est interdite dans l’espace public. Est-ce pour cela qu’elle reste fréquemment un élément qui questionne, qui dérange, un public non averti et/ou peu initié ? Elle reste l’objet de critiques qui mettent en avant un certain entre-soi du monde du spectacle avec ses codes décalés, parfois transgressifs et pas toujours bien compris. Face à des spectacles exposant à de la nudité, certains spectateurs se contraignent à rester pour ne pas déranger le déroulement du spectacle mais décrivent un sentiment désagréable de voyeurisme, un malaise de devoir regarder des corps nus parfois surexposés par des jeux d’éclairage ou par des postures précisément travaillées. Plus gênant, ce type de mise en scène peut amener à perdre des spectateurs qui se sont sentis pris au piège dans l’effet de surprise de ces œuvres dans lesquelles ils ne se retrouvent pas. A contrario, ces spectacles sont aussi source de plaisir, d’intérêt, de curiosité. Mon propos n’est certainement pas de bannir la nudité des spectacles. Cependant, peut-être est-il possible de la questionner, de la repenser ? L’idée n’est pas de la restreindre mais de l’utiliser à bon escient.

              Le contenu des spectacles, leurs messages, leurs thèmes peuvent également être soumis à réflexion ? Le sujet des thèmes est ténu et complexe car porteur de valeurs morales importantes mais également d’enjeux politiques. Qu’en serait-il d’un metteur en scène, convaincu que le mensonge est mauvais, et qui déciderait d’expliquer à un jeune public, via un spectacle, que le Père Noël ou la petite souris sont de pures inventions ? Qu’en est-il de l’utilisation de thèmes identifiés (parfois à tort) comme polémiques dans les spectacles ? Je pense notamment aux questions de religion, de discrimination, de croyance de tout type, de violence, abordées dans des spectacles pour enfants qui mettent parfois en difficulté des parents qui font le choix de ne pas aborder ces thèmes. Le théâtre peut s’afficher politique (car porteur de messages), éducatif (car vecteur d’informations), ludique, cohésif (car permettant de partager ensemble des messages, des émotions). Doit-on aller vers un consentement éclairé et relativement exhaustif des parents ? des enfants ? Quelles seraient les limites d’une information préalable plus détaillée (refus de certains spectacles en fonction des thèmes ? Quid de l’effet de surprise ?)

              La même question de l’exposition à la violence physique, ou psychique, existe pour les spectacles à destination d’adultes. Par simplicité (et assurément pas pour discréditer ce spectacle), je reprends l’exemple du spectacle de Carolina Bianchi (évoqué dans l’article précédent) sur les violences sexuelles. Lors de ses représentations à Avignon, certains spectateurs ont quitté la salle, d’autres évoquaient un temps de « digestion ». La pièce, au préalable, était annoncée comme déconseillée aux moins de 18 ans et il était spécifié qu’elle « pouvait heurter la sensibilité du public ». Pour autant, l’information était-elle suffisante ? Une description plus détaillée aurait, peut-être, changé le profil des spectateurs (la curiosité de certains les amenant à découvrir cette performance alors que la sensibilité des autres les aurait amenés à l’éviter).

              En règle générale, c’est la question de l’information préalablement dispensée qui est au cœur de ce sujet. Certains théâtres, comme le théâtre du Nord, mentionnent des Trigger Warning (TW) sur leur programmation (évoquant les effets stroboscopiques mais également du contenu pouvant être violent). Il faut cliquer sur « TW » afin de voir apparaître les avertissements ce qui donne l’avantage de préserver l’effet de surprise pour ceux qui le souhaitent. L’inconvénient de ce fonctionnement est que le logo est discret et peu identifié. Le Centre Régional des Arts du Cirque de Lomme (CRAC) prévient, de manière humoristique, les spectacles exposant à la nudité (dans la programmation, une petite pêche est présente avec écrit « la nudité vous gêne, ce spectacle n’est pas fait pour vous »). Nous pourrions imaginer des logos indiquant la participation ou non du public (réservée à certains rangs lorsque les places sont numérotées ?), l’exposition à la violence, à du contenu sexuellement explicite. La question du juste milieu entre préserver un effet de surprise et recueillir un consentement éclairé reste entière et au cas par cas. Une autre question est de savoir qui détermine ces avertissements (les lieux de programmation ? les artistes ? les metteurs en scène ?). Dans le cadre des démarches éthiques, il est recommandé de recueillir des avis pluriels. Serait-il pertinent d’imaginer des comités « éthiques » qui réuniraient des artistes, des professionnels techniques, des spectateurs, des non-initiés aux arts vivants et qui débattraient ensemble du type d’avertissement possible. Ces comités, en conviant des personnes qui ne se rendent pas spontanément dans les lieux culturels, pourraient-ils être un moyen de convier un public plus diversifié ?