Faut-il protéger les artistes ?

Le 10 juillet 2023, l’Agence France Presse (AFP) publie un article concernant la performance de l’artiste brésilienne Carolina Bianchi. Je vous invite à le consulter, mais afin de mieux le comprendre, je me propose d’en faire un résumé. La pièce, interdite aux moins de 18 ans, est affichée comme contenant des scènes pouvant « heurter la sensibilité du public ». L’artiste brésilienne relate avoir elle-même été victime d’un viol sous l’emprise de drogue mais ne pas vouloir faire de ce spectacle une « catharsis ». D’après la description, la performance est scindée en trois mouvements. La première partie se veut pédagogique et sous forme de conférence. Dans la seconde, sous la surveillance d’une équipe médicale, la performeuse ingère des tranquillisants sur scène (qui reproduisent l’effet de cette drogue du violeur) puis s’endort. Durant ce sommeil, apparaît une fosse avec de faux squelettes, des simulations d’orgies sont jouées, des histoires de féminicides projetées. Lors de la dernière partie, « l’intimité de la performeuse est révélée, devant le public, mais également sur un écran grâce à une caméra qui filme ce qui semble être un examen gynécologique ».

Je n’ai pas vu cette pièce, et je ne me suis pas entretenue avec l’artiste. Mon questionnement est donc partiel mais foisonnant. A la première lecture de cet article, je suis saisie par la violence de cette performance, violence du thème, violence pour le public, mais également violence pour l’artiste. Le message préalable d’avertissement me semble léger et incomplet car très générique (on en revient à la question du consentement éclairé du public évoquée dans un article précédent). A l’image du journalisme d’impact qui, en plus, d’informer et de décrypter des informations, ambitionne de modifier le monde, on imagine largement un théâtre d’impact, qui éveillerait les consciences et changerait les comportements. Cependant, peut-on faire du théâtre d’impact à l’insu de son public ? L’effet de surprise face à une performance « extra-ordinaire », sidérante, glaçante, amène sans doute une portée médiatique. La pièce retient l’attention (j’évoque moi-même que la seule lecture de l’article « m’a saisie »), elle permet de donner une autre visibilité à des thèmes parfois balayés trop rapidement. Cependant, la question des limites peut se poser. En effet, le traitement de l’information, de manière générale dans la société, s’oriente vers du sensationnalisme, vers la recherche d’émotions fortes, oubliant parfois la nuance (ce qui peut d’ailleurs limiter la portée pédagogique du message). L’artiste explique avoir érigé cette pièce comme une stratégie d’autodéfense, et non pour montrer combien elle était malheureuse. « Elle part du postulat que le plus difficile c’est d’écouter les histoires de violences sexuelles, et attend de son public, non qu’il ressente de l’émotion mais qu’il s’assoit et écoute ». Même si elle se défend de l’effet cathartique de sa performance, face à une mise en scène si extrême, la question de la contagion émotionnelle, voire d’une forme de traumatisme vicariant du public est possible. On appelle traumatisme vicariant (ou secondaire), un traumatisme par procuration. Cela s’observe souvent chez les professionnels de la relation d’aide, qui, à force d’entendre des histoires de personnes traumatisées, présentent à leur tour les mêmes symptômes. Comment protège-t-on la santé mentale de publics plus ou moins sensibles ? Dans le Masque et la plume (juillet 2023), les critiques s’emballent sur « des humeurs de scandale » ou au contraire « une pièce où rien ne fait scandale » entre « histrionisme et exhibitionnisme ». Est-il éthique, de proposer des performances qui pourraient générer des traumatismes ? Une réponse rapide pourrait être de dire que n’importe quelle thématique, selon la sensibilité de chacun, peut bousculer, bouleverser, choquer. Cependant, l’argument semble malhonnête puisqu’à l’évidence certains sujets sont plus sensibles que d’autres. La liberté de quitter une salle en cours de représentation pourrait également être évoquée, certains spectateurs y ont d’ailleurs eu recours. Il semble tout de même délicat de quitter une salle lors d’un spectacle vivant, par respect du travail des artistes, par souci de ne pas déranger les autres spectateurs. Un autre argument serait de dire que les salles de cinéma offrent également, par leur diversité de programmation, des contenus violents, choquants. Cependant, il me semble que nous ne pouvons pas comparer un jeu d’acteur basé sur des scènes morcelées derrière une caméra puis subtilement agencées entre elles, avec une performance qui met les artistes en scène de manière linéaire, plus frontale, plus réelle, plus vivante. D’ailleurs, la discussion serait tout autre si la performeuse avait feint d’ingérer de la drogue et de dormir.

Les performances à « sensations », si elles peuvent choquer, peuvent aussi ravir un large public. Les créations doivent-elles se soumettre à la question de l’offre et de la demande ? Tout est-il possible, même au détriment de la santé des artistes ? Qui protège les artistes ? Le consentement à jouer une création est-il suffisant pour qu’elle existe ? La santé physique des artistes est parfois mise à l’épreuve. Nous pouvons penser notamment à ces acteurs qui, pour incarner au plus près un rôle, perdent beaucoup de poids, quitte à être dénutris. Nous pouvons également citer les performances toujours plus incroyables des artistes de cirque, à qui une erreur d’un millième de seconde pourrait coûter la vie. Dans son livre « le vide », Patrick Senécal imagine une émission de télé-réalité « Vivre au max », controversée mais extrêmement populaire où des candidats choisissent des challenges extrêmes à réaliser, quel que soit le risque encouru. Le spectacle vivant, dans le but de faire vivre des expériences plus intenses à un public (qu’il trouvera toujours) peut-il franchir cette ligne où la prise de risques n’est plus considérée ? Il est unanimement admis que l’être humain ne se contrôle pas bien, qu’il est à la recherche permanente d’adrénaline, de dopamine, sécrétées notamment par le plaisir mais également par la nouveauté et la violence. L’exemple est facile et sans doute extrême, mais rappelons que, loin de l’idée du divertissement, les exécutions publiques n’ont jamais manqué de spectateurs, ce qui ne les rend pas pour autant légitimes.

En quoi la santé de cette performeuse est-elle mise au défi ? Dans un premier temps, la prise régulière (puisque le spectacle est reprogrammé à travers l’Europe) d’un cocktail d’anxiolytiques en dehors d’indications médicales préalables pourrait mettre cette performeuse à risque d’addiction (nous savons que les anxiolytiques comportent ce risque) et lui fait vivre les effets secondaires de ces substances (perte de vigilance, etc). La question du risque pourrait être abordée sous l’angle juridique (qui est responsable en cas d’accident physique ou psychologique ? Dans quel cadre des médecins peuvent-ils préconiser une pharmacologie dans un but récréatif, etc ?). Mais c’est davantage la question de la morale qui retient ici mon attention. Nous pouvons nous demander si la prise des anxiolytiques ne facilite pas le jeu, sans doute difficile, de la troisième partie (examen gynécologique) en baissant la vigilance de la performeuse. Certains pourront arguer que ce n’est pas la première fois que l’on voit le sexe d’une actrice au théâtre, ni la première fois que des caméras sont utilisées pour visualiser l’intérieur du corps des comédiens (par exemple, en 1997, dans le spectacle Jules César de Roméo Castellucci, une caméra était avalée et filmait la gorge d’un acteur). Cependant, il semble tout de même plus intrusif, dans l’imaginaire collectif, de voir l’intérieur d’un vagin que l’intérieur d’une trachée. D’autres précisent que l’ensemble des acteurs entourant l’actrice est extrêmement délicat dans la façon de la manipuler, endormie, et de procéder à l’examen gynécologique. Cette douceur semble contraster avec la violence du geste (que l’on peut assimiler à un viol devant un public qui reste spectateur, démuni, et c’est pour moi toute la puissance de la pièce). Cependant, s’attacher à la description de cette délicatesse, n’est-ce pas oublier le scandale qui est en train de se jouer sous leurs yeux ?

Une question plus large porte sur une certaine banalisation, voire une incitation récréative à l’usage de cette drogue. En effet, la consommer en public, sous la surveillance de médecins, peut envoyer un message de banalisation. De plus, la présence de médecins ne peut pas protéger de tout. En effet, est-il possible de se scarifier sur scène si des spécialistes sont là pour suturer les artistes ? Pourrait-on envisager, dans une pièce qui évoque le suicide, que des artistes ingèrent des substances nocives, voire létales, si des médecins nous garantissent qu’ils seront pris en charge dans un délai raisonnable et que les acteurs sont consentants ? Le thème du suicide, d’un point de vue journalistique, recueille des recommandations (effet Papageno qui serait protecteur et qui recommande, dans le cas de suicides de célébrités, de ne pas communiquer sur les modalités de l’acte suicidaire, de préciser qu’il y avait de la souffrance, de donner des numéros verts ressources dans le cas de pensées suicidaires). Serait-il pertinent d’écrire des chartes, des traités de déontologie sur la façon de traiter les problématiques de santé mentale dans le théâtre (sans en faire des obligations, mais davantage des recommandations) ? Une autre question, récurrente, est de savoir jusqu’où la scène peut être utilisée comme un espace thérapeutique ? Doit-elle l’être ? Comment protéger des artistes de l’utilisation de leurs propres émotions dans des cadres où leur utilisation pourrait être délétère (par exemple rejouer certains traumatismes, s’exposer à des critiques vives qui pourraient faire ressurgir des émotions enfouies, etc) ? Il existe déjà quelques positionnements concernant cette question. Dans le domaine du divertissement, il existe quelques tentatives de réglementation, toujours fragiles. Par exemple, en 1995, le conseil d’état autorise les mairies à interdire les « lancers de nains* » en France au nom de la « dignité humaine » (même si l’activité reste légale en compétition avec une diffusion visuelle réglementée et contrôlée). Plus récemment (avril 2023), l’Espagne, tiraillée par la question « travail artistique ou spectacle discriminant ? » décide d’interdire un spectacle de « nains toréros ». L’interdiction vise plus globalement « des spectacles dans lesquels des personnes présentant des infirmités (…) sont utilisées pour susciter la moquerie, le ridicule ou la dérision du public ». Malgré cette décision, étayée par des directives européennes en matière de discrimination liées au handicap, la France a décidé de programmer ce même spectacle en août 2023, au nom de la liberté artistique. Les défenseurs de ce spectacle mettent en avant le côté « parodique » et « divertissant », mais également le goût des artistes à produire ce spectacle exigeant ainsi que leurs performances, réelles. L’argument de la discrimination est brandi à l’inverse : il serait discriminatoire d’interdire le spectacle car les artistes sont en situation de handicap.

*J’utilise ici le terme de « nains » car c’est celui utilisé dans les journaux. Personnellement, je privilégie habituellement le terme « personne de petite taille »

Références :

Viol et violences sexuelles: une performance, déconseillée au moins de 18 ans, remuele Festival d’Avignon – La Voix du Nord

https://www.lefigaro.fr/culture/interdit-en-espagne-un-spectacle-avec-des-nains-toreros-est-presente-dans-les-landes-20230804