Comment accompagner les étudiants en situation de handicap psychique dans leurs études artistiques ?

Dans un article précédent, j’évoquais le thème de la santé mentale des artistes en devenir de manière générale. Nous étions davantage dans le champ de la psychopathologie de la vie quotidienne et des risques psychosociaux (risques inhérents à l’organisation des études et aux impacts sur le moral des étudiants).

L’idée de cet article est d’offrir des clés très concrètes aux écoles accueillant des étudiants qui présentent des troubles psychiques à leur entrée en école ou qui en développent durant leurs études. Pour rappel, les troubles psychiques sont ceux qui sont traités par des psychiatres. Il est nécessaire de les différencier des troubles cognitifs (traités par des neurologues) et du handicap mental (qui fait référence à la déficience intellectuelle).

Les troubles psychiques sévères apparaissent dans 80% des cas entre 16 et 25 ans, ce qui fait de la période universitaire une période critique. Ils comprennent notamment les troubles psychotiques (comme les différentes formes de schizophrénie), les troubles de l’humeur (trouble bipolaire, cyclothymie, dépression), les troubles anxieux (phobies, anxiété, troubles obsessionnels compulsifs, syndrome de stress post-traumatique, etc.), les troubles du comportement alimentaire, les addictions, les troubles de la personnalité (borderline, paranoïaque, narcissique, etc). De manière générale, les troubles psychiques impactent, à des échelles variables, la sphère relationnelle et la sphère cognitive de l’individu. Bien que le trouble du spectre autistique, et les troubles apparentés, soient considérés comme des troubles neurodéveloppementaux et non psychiatriques, on retrouve des altérations similaires (cognitives et relationnelles), dans des degrés différents, dans ce type de profil. Les recommandations qui suivent peuvent donc également être pertinentes auprès d’étudiants présentant des profils neurodéveloppementaux atypiques.

Ci-dessous, je listerai de manière un peu schématique, les actions possibles pour accueillir au mieux les étudiants présentant des troubles psychiques :

  • Offrir la possibilité de parler de ses troubles dès le concours. L’étudiant a-t-il une RQTH ? Nécessite-t-il un suivi en santé mentale régulier ? Bien sûr, ces questions doivent rester facultatives, l’étudiant étant libre d’évoquer ou non sa situation de handicap. Dans un monde utopique, nous pourrions imaginer que les écoles, comme les entreprises, soient soumises à un quota de 6% de leurs étudiants ayant une reconnaissance en qualité de travailleur en situation de handicap (RQTH)
  • Avoir, au sein de l’école, des « référents handicap » formés. Dans beaucoup d’écoles, la mission de référent handicap est une tâche ajoutée à la va-vite sur une fiche de poste. Accompagner des étudiants en situation de handicap, c’est savoir faire du lien entre le médico-social et l’école. C’est également connaître les différents acteurs, les aides existantes et, savoir les mobiliser à bon escient.
  • Sensibiliser le collectif (autres étudiants et professionnels). Des sensibilisations collectives existent. Les écoles peuvent, par exemple, proposer aux étudiants de se former en premiers secours en santé mentale (formation pensée en miroir de celle, plus largement connue, des premiers secours en santé physique). Beaucoup d’associations proposent des sensibilisations gratuites sur la santé mentale, les troubles autistiques, etc.
  • « Psychoéduquer » l’étudiant et les intervenants. Lorsqu’un étudiant est repéré comme présentant un problème de santé mentale chronique, il est nécessaire de faire un travail d’accompagnement afin qu’il connaisse sa maladie, qu’il repère les signes précurseurs de mal-être pour consulter rapidement et éviter les rechutes. Ce travail a aussi pour objectif de différencier les adaptations justifiées par la condition médicale des autres. En effet, il faut être vigilant à la mise en place des accommodations raisonnables et non des « passe-droits » qui n’auraient pas de lien avec le handicap et pourraient contribuer à freiner l’évolution de l’étudiant. Je pense par exemple aux personnes présentant des troubles anxieux importants qui vont mettre en place, de manière plus ou moins consciente, des stratégies d’évitement de certaines situations. Cependant, plus les étayages sont nombreux, plus ces personnes évitent, ce qui peut devenir contre-productif et accentuer l’anxiété. Il est également nécessaire de former l’équipe pédagogique aux particularités de l’étudiant (s’il en est d’accord). Par exemple, il sera nécessaire de stimuler un étudiant présentant une phase dépressive (en l’incitant à venir au moins observer les cours s’il n’est pas en mesure d’y participer, mais en insistant pour qu’il ne reste pas chez lui). Au contraire, il sera profitable de différer les projets d’un étudiant souffrant de trouble bipolaire qui serait en période d’hypomanie (accélération des idées, des projets, désinhibition, etc).
  • Adapter l’emploi du temps. Du fait des troubles et de certaines médications, une fatigabilité importante peut se faire ressentir. Respecter des plages horaires de travail raisonnables, mettre à disposition une salle de pause/un lieu de repos, dispenser de certains cours plus « facultatifs » afin de pouvoir se mobiliser totalement sur des cours essentiels, sont des adaptations possibles
  • Prendre en compte les troubles cognitifs : difficultés à planifier, à s’organiser, à mémoriser, à se concentrer, sont des symptômes fréquents des troubles psychiques. L’étudiant peut avoir besoin de plus de temps pour rendre ses productions, apprendre ses textes ou ses chorégraphies. Il peut être nécessaire de le mettre sur un nombre moins important de productions, d’alterner des rôles exigeants avec des rôles qui le sont moins, de proposer des cours individuels de soutien. De plus, le métier d’artiste nécessite beaucoup de capacités d’adaptation. Les plannings sont changeants tout comme les horaires, les lieux d’intervention, les temps de trajets. Il peut être aidant de fournir des documents précis écrits comprenant l’ensemble de ces informations et de s’assurer que l’étudiant ait toutes les données nécessaires à sa bonne organisation.
  • Prendre en compte les difficultés de cognition sociale et relationnelles : difficultés à exprimer ses émotions ou à s’adapter à celle des autres, besoin de temps de repli (chambre autonome lors des déplacements, repas à part, etc), besoin de sortir pour gérer ses émotions, etc, sont autant de comportements qui peuvent s’observer et nécessitent des ajustements. Ils sont parfois perçus, à tort, comme des « caprices » et, s’ils ne sont pas pris en compte, peuvent fragiliser la santé mentale de l’étudiant.
  • Laisser des créneaux disponibles et avoir des horaires fixes pour la continuité des soins. Le trouble psychique nécessite de pouvoir faire le point avec des professionnels de manière régulière. Les CMP proposent majoritairement leurs consultations sur des jours de semaine entre 9h et 17h. Il est difficile d’avoir des RDV et quasiment impossible de les déplacer. Une absence régulière peut amener à une fin de prise en charge. Les étudiants doivent donc pouvoir s’organiser afin d’être correctement accompagnés. Notons que des prises en charge en libéral sont possibles mais qu’elles sont coûteuses et qu’elles n’apportent pas le côté pluridisciplinaire.
  • Certains troubles psychiques peuvent impacter l’autonomie dans la vie quotidienne (chez des étudiants qui expérimentent, pour la première fois, la vie en dehors du foyer familial). Phobie des transports en commun, phobie sociale, difficultés d’organisation, etc… Parfois, des étayages médico-sociaux sont nécessaires comme le passage d’un infirmier à domicile ou d’un éducateur (via des Services d’Accompagnement à la Vie Sociale). La Prestation de Compensation du Handicap (PCH), ou d’autres aides Agefiph, peuvent également proposer des aides humaines de toutes sortes afin d’améliorer les conditions d’études et de travail des artistes avec une RQTH.
  • Avoir une politique d’inclusion du handicap au sein de l’école : la réussite de pratique inclusive ne peut se faire que si elle est portée collectivement. En effet, l’étudiant doit avoir un interlocuteur unique, sur ses questions, qui est garant des adaptations. Rien n’est plus insécurisant que des adaptations faites au bon vouloir de chaque intervenant.
  • Savoir interpeler les partenaires tels que Cap Emploi, mobiliser des Prestations d’Appuis Spécifiques (qui permettent de faire le point sur les besoins de l’étudiant), les dispositifs de formation accompagnée lorsqu’ils existent ou des professionnels libéraux (formés à la psychiatrie, à l’insertion professionnelle et au monde de la culture).

Beaucoup d’adaptations relèvent du bon sens et ne sont pas si coûteuses à mettre en place. D’après l’OMS, 1 adulte sur 3 présentera un trouble psychique au cours de son existence. Nous ne sommes donc pas sur des troubles à la marge mais au contraire, sur des troubles omniprésents dans la société qui nécessitent qu’on les considère et qu’on s’y adapte.