L’enquête médiamétrie de 2024, « les Français et le théâtre » nous amène à repenser le rôle et les enjeux de la culture. Dans une société chahutée par les injonctions au bonheur, au bien-être, au développement personnel, les spectateurs aspirent à des programmations légères et esthétiques (les comédies et les spectacles d’humour arrivent largement en tête des souhaits de programmation). A la « pression du divertissement » s’ajoutent le « virage post covid », les restrictions budgétaires successives et les subtilités des contraintes de programmation. Des enjeux plus sociétaux interviennent. La surconsommation d’écrans et l’accès facilité à l’information ont affaibli l’appétence pour l’effort intellectuel au profit d’une appétence exacerbée pour du contenu ludique et peu coûteux sur le plan cognitif. Les nouvelles techniques pédagogiques prônent l’usage du jeu (l’information est mieux intégrée mais appauvrie), les articles de journaux se cantonnent à trois minutes de lecture (quand ils ne sont pas résumés par des vidéos…). Tout cela appauvrit la pensée, les aptitudes à débattre, à échanger, à être ensemble.
Blandine Rinkel, dans son article « laisse ça être », évoque une certaine apathie des français, cette façon d’« être trop occupés pour n’être pas indifférents » dans un monde qui « ne nous parle pas ». La fatigue, l’ennui, semblent empiéter sur le sens de la vie, du travail dans un monde qui ne nous raconte plus rien. Les artistes, pourtant, aspirent à (re ?)donner du sens, à raconter, à faire réfléchir. Dans les écoles d’arts vivants, je rencontre de jeunes adultes, talentueux, enjoués à l’idée de transmettre, de faire réfléchir sur des sujets sociétaux pas toujours légers.
Lorsque je tape sur Google « Quel est le rôle de la culture ? », la première réponse fournie par le célèbre moteur de recherche est : « Élément vital d’une société dynamique, la culture s’exprime dans la manière de raconter nos histoires, de fêter, de nous rappeler le passé, de nous divertir et d’imaginer l’avenir. Notre expression créative nous aide à nous définir et à voir le monde au travers des yeux des autres ». On y retrouve donc les idées de divertissement, de transmission mais aussi d’éveil des consciences et, à bas bruit, d’enjeux politiques. La culture est aussi un moyen de donner, à des histoires singulières, des grilles de lectures différentes qui permettent parfois de comprendre plus finement le monde qui nous entoure, d’accroître notre tolérance, de nuancer nos points de vue.
« L’expression créative nous aiderait à nous définir » ce qui réveille le mythe de l’artiste torturé pour lequel la création serait thérapeutique. Si comme toutes les passions, la création peut engendrer du bien-être, elle ne peut se cantonner à cela. Créer c’est aussi se questionner sur la façon dont les spectacles vont être accueillis, vont résonner. Ca ne peut être un simple exutoire d’une histoire de vie complexe. La notion d’innovation, symbole de la société actuelle prônant le dépassement de soi et la performance, s’immisce également dans les créations. Mais qu’entend-on par performance et dépassement de soi ? Il y a la qualité du jeu mais, également, les transformations corporelles (prise ou perte de poids, augmentation de la masse corporelle), les performances sportives… Le dépassement de soi est aussi parfois interprété, à tort, comme l’utilisation de matériel autobiographique sensible. L’artiste s’expose ce qui donnerait « plus de corps » à son spectacle. La question du consentement psychologique (au sein des écoles mais également auprès des metteurs en scène) n’est parfois que survolée alors qu’il n’est pas anodin de déterrer des émotions, d’utiliser des fragments de vie.
La culture c’est aussi une rencontre. La rencontre d’un spectacle avec son public mais également des spectateurs entre eux. Une façon, parmi tant, de faire société. Découvrir un spectacle, c’est rassembler au même endroit et en même temps, des inconnus qui se ressemblent ou non, pour vivre ensemble une expérience. C’est dédier à un objet commun du temps, souvent de l’argent, et aussi de l’attention (les salles de spectacles sont un des rares lieux épargnés par les technoférences).
Le top 10 de l’enquête médiamétrie sur les motivations à aller au théâtre ne comprend pas le choix « sortie intellectuelle » (bien que 59% des personnes interrogées sont d’accord ou plutôt d’accord pour considérer le théâtre comme telle). 81% des spectateurs aspirent à des programmations avec plus de légèreté (comédie, humour, comédie musicale) même si 60% des personnes interrogées pensent que tous les thèmes ont leur place au théâtre. Le théâtre garde une image de partage, de découverte, d’évasion dans un cadre drôle et convivial.
Sandrine Blanchard, dans son article du Monde paru le 25 septembre 2024, dénonce : « le théâtre confronté à une insidieuse censure ». Elle s’intéresse aux 40% des personnes de l’enquête médiamétrie qui pensent que tous les sujets n’ont pas leur place au théâtre. Parallèlement, elle constate que plusieurs pièces abordant des sujets clivants (comme l’immigration, la drogue) peinent à être accueillies en tournées dans certaines salles municipales françaises alors qu’elles ont fait leurs preuves dans des lieux reconnus tels que le festival d’Avignon. Dans cet article, Caroline Verdu, directrice du théâtre la Pépinière à Paris, évoque une « fracture entre les grandes villes et les autres, comme si une partie de la population devait être préservée. Mais préservée de quoi au juste ? ». Elle s’interroge « Une partie de la population française ne devrait plus avoir accès qu’au pur divertissement ? » avant de conclure : « c’est infantilisant, bêtifiant, méprisant, pour certains de nos concitoyens ».
Alors comment concilier l’envie des artistes d’éveiller les consciences avec l’envie prépondérante des publics de divertissement et de légèreté ? Diversifier les programmations au sein des mêmes lieux (pour démystifier notamment les théâtres nationaux encore étiquetés comme élitistes) en alternant divertissements et pièces aux sujets plus denses, est une première piste. Le spectacle de rue, par l’effet de surprise qu’il suscite, peut amener des publics à assister à des pièces sur des sujets nouveaux. De plus, multiplier les espaces d’échanges avec des « bords de plateau » (rencontres entre le public et les artistes), des pots conviviaux à l’issue des spectacles, des plateformes où les personnes du public pourraient discuter de ce qu’elles ont vu peut être un autre moyen d’agir. En effet, l’enjeu intellectuel d’un spectacle va au-delà de ce qui est donné à voir durant le temps de la représentation. Les messages sont enrichis, mieux intégrés lorsque les personnes peuvent partager ce qu’elles en ont retenu, ce qu’elles en ont compris. Les représentations au sein d’établissements scolaires ou d’entreprises, sont un moyen de sortir du simple divertissement, notamment de par les espaces de paroles et de réflexions qu’offrent les institutions. Sortir des logiques algorithmiques classiques qui favorisent les choix futurs en fonction des appétences individuelles (comme le font les plateformes de streaming- vidéo par exemple) pour laisser la place à la surprise seraient des actions à creuser. En effet, imaginer des spectacles « surprises » (comme le fait par exemple UGC avec certains films), des « packs découverte » (avec un choix hétéroclite de spectacles) sont autant d’initiatives qui pourraient être proposées.
En cette fin d’année, finissons tout de même par des chiffres heureux… 74% des personnes interrogées disent avoir intensifié leur fréquentation des salles dans les 12 derniers mois, 12,2 millions de français sont allés au théâtre dans l’année, 62% aspirent à y aller davantage. Le goût pour la culture est là. Dans une société parfois fatiguée à force d’adaptations, surstimulée, noyée sous l’information, peut-être faut-il aussi revaloriser l’aspiration du simple divertissement. Revoir des spectacles peut réjouir autant que de réécouter des musiques qu’on aime ou que de revisionner des films cultes. La répétition, la routine, rassurent, confortent, apaisent, et ça peut aussi être cela le rôle de la culture.