Le spectacle vivant peut-il changer le monde ?

La création artistique est-elle politique ? Bien que la question soit récurrente, la réponse est évidente. Au-delà des enjeux de pouvoir, la culture, au sens large, suscite la réflexion, fait germer et éclore des idées, répand des messages, invite au rassemblement à partir d’intérêts communs. Les crispations autour de certains artistes et de la légitimité ou non de leur programmation démontrent des enjeux plus larges qu’un simple divertissement de la population. Si les dictatures réduisent et contrôlent la culture, c’est bien qu’elles y attribuent, à juste titre, une menace. Si les messages transparaissent dans les thèmes abordés sur les plateaux, ne sont-ils pas également véhiculés par les processus de création, par les liens entre les hommes (au-delà des artistes) que nous observons sur scène ?

Dans les productions récentes, il n’est pas rare que les artistes, par des médiations différentes, révèlent leur vision d’une société idéale. L’exposition sur Jef Aérosol, à l’Hospice Comtesse de Lille, s’achevait au sein de la chapelle avec un dense regroupement de 200 de ses œuvres (peintures au pochoir sur des cartons en grandeur réelle) : des célébrités côtoyant des anonymes de tous âges, toutes origines, toutes croyances, peuplaient ce décor idyllique parsemé d’objets révolus (cabine téléphonique notamment). Cette mise en scène mettait les visiteurs en état de contemplation, laissant libre cours à la rêverie éveillée. Pour l’exposition, les œuvres étaient regroupées en un lieu unique. Elles sont en réalité distillées aux quatre coins du monde, apposées à la vue de tous, au milieu de graffitis, s’immisçant dans le paysage pour proposer des alternatives plus inclusives (terme que je réfuterais bien en le remplaçant systématiquement par « tolérantes »), imposant, à la vue de tous, des personnages qui n’auraient « rien à faire là ».

Virginie Despentes dévoilait récemment sa première création théâtrale, « Woke », coécrite avec Julien Delmaire, Anne Pauly et Paul B. Preciado. Elle y met en scène « des femmes qui jouent des hommes, des Blancs, des Noirs et l’inverse », le tout dans une ambiance disco électrique, dynamique, chaleureuse, invitant à se « désidentifier ». Quand on connait les combats idéologiques de cette personnalité, la porosité entre le message véhiculé sur les planches et ceux véhiculés à la ville ne laisse aucun doute, faisant de Woke, une première création éminemment politisée. En tant que spectateur, on infiltre cette dystopie réaliste, expérimentant ainsi une société plurielle, généreuse, tolérante. Le spectacle vivant facilite l’identification aux acteurs, la diffusion émotionnelle et permet, peut-être, une projection plus concrète dans le décor présenté.

Les recherches sur les changements d’opinions et de comportement mettent en avant la pédagogie (informer, expliquer) et la portée émotionnelle des messages. Dans le secteur de la mode (lui aussi très impacté par l’environnement social, politique et économique), la notion d’habituation est essentielle. Au lancement des collections, il est fréquent que le style, les couleurs, les formes proposées, déplaisent. Puis, à force d’y être exposés, on les adopte. Les artistes, en proposant des visions de la société différentes, contribuent-ils à un phénomène d’habituation ? Un biais apparait d’emblée : ce type de spectacles est souvent adulé par un public déjà, en partie, convaincu.

« On élève nos enfants avec nos comportements, plutôt qu’avec nos bla-bla éducatifs » déclarait ce week-end le médiatique psychiatre Christophe André. C’est ici le principe même de l’apprentissage vicariant (celui qui résulte de l’imitation du comportement d’autrui). Pour les habiletés sociales, qui déterminent la capacité à vivre ensemble, cet apprentissage est central. Dans Woke, la connivence entre professionnels et le processus de co-écriture ancrent peut-être davantage l’idéologie d’une société plus collective (moins individualiste) que les textes, bien que choyés et jonchés de punchlines, défendant cette même idée.

La compagnie Cirquons Flex, avec son spectacle Radio Maniok, invite « à repenser la société à travers le risque pour rebondir ensemble ». C’est l’incarnation d’une histoire oubliée, celle de l’île de la Réunion, coupée de tout durant la seconde guerre mondiale (avec, pour seul lien vers l’extérieur, la radio et, pour alimentation principale, le manioc). Les ponts entre le passé et le présent viennent réhabiliter le principe de l’auto-suffisance heureuse.  Ode poétique sur fond historique, le faire et le construire ensemble apparaissent en toile de fond idéologique pour se traduire, sur scène, par des acrobaties, des danses, des chants, des textes doux et subtils. Les pyramides humaines, parfois stables et solides, parfois déstructurées et fragiles, y sont récurrentes. On y admire des acrobates suspendus, entassés, serrés, dans des positions plus ou moins confortables, où tous sont dépendants les uns des autres. Au-delà des performances physiques indéniables, les micros permettent d’entendre leur souffle, et donc leur essoufflement, retranscrivant l’effort d’être ensemble et de veiller, de « sur-veiller », les uns sur les autres. L’interdépendance des circassiens, dans la qualité du spectacle mais surtout dans la sécurité physique de chacun, transparait dans leurs regards soucieux, sérieux, aguerris, qui existent bien au-delà des rôles incarnés. Les parades, travaillées et retravaillées, infiniment précises, tout en laissant place au frémissement du risque de chute, témoignent de cet infaillible souci de l’autre. Le texte de fin, répertoriant « les petits irritants » et « les manies » de chacun, tout en les qualifiant d’essentiels et d’incontestablement regrettables s’ils venaient à disparaître, apparait comme une allégorie de l’amour inconditionnel. Et, si la vie idéale était d’aimer les gens qui nous entourent, même quand on ne les choisit pas ? Derrière les messages véhiculés, le collectif est mis à l’honneur. Le spectacle débute avec un artiste, prenant place dans la foule qui attend, pour présenter le spectacle. Lors du salut final, l’ensemble des équipes est invité à se présenter sur scène (allant plus loin que le simple geste à destination des techniciens et des discours de remerciements qui égrènent des noms sans visage). A l’issue de la représentation, les artistes attendent les spectateurs dans le hall, pleinement disponibles pour échanger, se mélanger, être ensemble. Petit plus du spectacle : dans cette belle histoire de cohésion sociale deux des personnages de l’histoire annoncent qu’ils vont avoir un enfant. Il se trouve qu’à la sortie, on les retrouve avec leur bébé dans les bras, opérant de manière implicite un glissement entre la douceur de vivre du spectacle et celle de la vie réelle. C’est peut-être ces petits riens qui donnent au spectacle, le pouvoir de changer le monde…


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