Les artistes sont-ils hors la loi ?

La transgression, parfois présentée comme fertile pour la création, n’a-t-elle pas des effets plus subtiles ou délétères ? Si elle peut engendrer la réflexion ou revêtir des enjeux politiques et commerciaux (faire le « buzz » augmente la visibilité sur les réseaux sociaux), elle peut aussi être la genèse d’effets plus insidieux. Le monde du spectacle, en badinant avec les règles et la loi, n’instaure-t-il pas des espaces de vulnérabilité pour ses artistes ? Dans un article précédent (sur le consentement du public), je posais la question du consentement du spectateur. Doit-on être dans une acceptation totale et aveugle lorsqu’on franchit le seuil d’un lieu culturel ?  Parmi les transgressions courantes, je relèverai les spectacles (notamment au théâtre) au cours desquels les artistes fument sur scène, malgré la loi de 2007 interdisant de fumer dans tous les lieux couverts recevant du public. Je concèderai sans difficulté que l’exposition au tabac dans les lieux de spectacles ne semble pas exposer les spectateurs à des problématiques sévères de santé (en revanche, nous pouvons questionner celle des artistes). Lors de précédents articles, j’ai également interrogé le recours à la nudité, sans avertissement préalable. Dans un espace public, s’exhiber devant des personnes non consentantes (donc non averties) est un acte condamnable (j’observe tout de même que depuis quelques années, les trigger warnings sont de mieux en mieux respectés).

Le monde de la culture flirte avec la loi et je ne crois pas qu’il y ait l’objet de s’en offenser de manière systématique. Cependant, ces limites floues ne constituent-elles pas un terreau favorable pour d’autres dérives plus graves ? Si certains pensent que l’art doit s’affranchir de toutes règles, de toutes contraintes, d’autres dénoncent ce totem d’immunité.

Si je reviens sur ces thèmes, c’est suite à la polémique autour du clip de Lulu Van Trapp (chanson « l’amour et la bagarre »). Cette semaine, le groupe, lors d’un concert, a filmé l’interprétation de cette chanson sur scène afin d’en faire un clip. Quelle n’a pas été la surprise des spectateurs de découvrir que, lors de cette interprétation, la chanteuse Rebecca et le guitariste Maxime s’assènent de véritables coups, engendrant des blessures et des tuméfactions sur les visages progressivement maculés de sang. Les réactions des fans se situent sur un large spectre. L’admiration béate de certains se mélange à la reconnaissance, par d’autres, de cette performance « hors norme » . Certains spectateurs déplorent une situation de violence intolérable ayant entraîné un départ prématuré du concert et des inquiétudes concernant la santé de la chanteuse.  Le lendemain, dans un communiqué officiel, le groupe et Backdoor Records s’excusaient de cet « incident », reconnaissant que l’évènement ait pu choquer et donnant des nouvelles rassurantes de la santé des protagonistes.

Cet « incident » m’interroge cependant sur plusieurs points. Si les pratiques masochistes ne sont pas pénalement répréhensibles, la question du consentement des artistes (et de leur protection) semble ici obscure. En effet, Rebecca et Maxime, dans une vidéo tournée à la sortie de l’hôpital (suite à ce concert), évoquent un tournage « un peu parti en couille ». On perçoit donc que le degré de violence n’avait pas été bien estimé. Dans ce cadre, de quel consentement parle-t-on face à l’intensité de ces coups et aux répercussions qu’ils auraient pu avoir (une mauvaise chute, une blessure irréversible). On peut se questionner sur la préparation en amont (il semble absurde d’imaginer qu’ils avaient déjà testé le fait de se battre). Proposer de telles prestations n’est-ce pas une banalisation de la violence, d’autant plus quand le message associé stipule « il n’y a pas de problème, on s’aime » (argument régulièrement utilisé dans le cadre des violences conjugales où la passion amoureuse atténuerait la violence des coups). Qu’en est-il également du consentement du public ? Passé une période d’incompréhension et de stupeur, il se retrouve prisonnier d’une situation improbable où des gens se battent sans qu’une intervention ne soit possible (en effet, on n’interrompt pas un spectacle, sauf dans le film Yannick, lorsqu’il ne nous plait pas ou qu’il nous dérange). Le public se retrouve témoin, malgré lui, de l’administration de blessures physiques sans qu’aucune action ne soit possible, ravivant chez certains des souvenirs traumatiques. Cette impossible revendication, face à des spectacles pouvant être qualifiés de déviants, est un vrai sujet. Elle repose la question de groupes de réflexion éthique qui statueraient ou non sur les légitimités des revendications (entraînant par exemple, le remboursement des places ou la mise en place de cellules psychologiques). Enfin, quelle est la plus-value artistique d’une telle performance ? N’assite-t-on pas à un plaisir égocentré d’artistes proposant une prestation « choc » au détriment du plaisir du public ? Faut-il réglementer ? Interdire la diffusion du clip ? Simplement informer ?

              Le monde artistique, en s’affranchissant des cadres légaux, fragilise ses artistes et les recours possibles à la justice. Les différents statuts, en majorité précaires, ne permettent souvent pas l’application du code du travail. En effet, l’éternel refrain selon lequel il faudrait « différencier l’homme de l’artiste » s’appliquerait plus difficilement dans une entreprise classique où un agresseur peut être mis à pied, dans le cadre du règlement intérieur, via une mesure conservatoire. Dans des affaires comme celle de Gérard Depardieu, des entreprises ordinaires auraient pu le mettre à pied (en dépit de la présomption d’innocence) et le retirer des tournages sur lesquels il se montre problématique, afin de protéger les autres salariés (Loi 4121-1 du code du travail). Mais dans ce monde d’entre soi, où tout semble possible, où les problèmes restent encapsulés et calfeutrés, l’application de la loi s’avère ardue. C’est la renommée, la carrière qui prime, faisant taire les plus fragiles. Pourtant des mesures pourraient être réfléchies. Par exemple, les artistes, tout comme les techniciens, pourraient être soumis à l’obligation d’un casier judiciaire vierge (comme c’est le cas pour les fonctionnaires ou les gens travaillant avec des enfants) pour se produire dans des lieux culturels financés par l’état. On pourrait aussi imaginer des comités validant l’éthique des programmations. Une place, plus large, donnée aux revendications des spectateurs, est également à réfléchir… Jacques Leenhardt, dans son article de janvier 2024 (une éthique de l’art ?) formule trois questions : « l’art (et son milieu) doit-il être considéré comme autonome par rapport à la société ? L’art « reflète-t-il les valeurs sociales ? La société offre-t-elle à l’art des valeurs morales à « refléter » ? ». On observe ici que les multiples problématiques abordées dans cet article amènent à repenser plus en profondeur le sens de l’art, son identité et ses enjeux.


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