« Pas de spectacle vivant sur une planète morte », Arviva

         

             Depuis quelques années, les questions écologiques s’invitent dans tous les secteurs. Le milieu culturel s’en empare avec notamment la mise en place d’espaces de réflexion, de tables rondes, et d’articles diversifiés. Des collectifs se mettent en place (tels que l’association Arviva, ou le groupe d’artistes Music Declares Emergency), collectifs dans lesquels les artistes s’engagent à changer leur pratique et à modifier leurs modèles de spectacles afin d’être davantage en adéquation avec la nature. La mise en place de normes permet aussi la mobilisation et la réflexion quant à des leviers d’action. A titre d’exemple, la norme ISO 20.121, initialement créée en 2012 pour les jeux olympiques, sert désormais de référentiel à de nombreuses salles de spectacles et évènements (notamment les festivals). Elle défend un « système de management responsable appliqué à l’activité évènementielle » et soulève les questions écologiques.

              L’impact carbone du spectacle vivant est difficile à calculer car il englobe beaucoup de disciplines et d’évènements très divers. Certains chiffres existent tout de même car des festivals (comme We love Green) et des structures (comme l’Opéra de Paris) calculent leur empreinte carbone (précisons tout de même qu’en l’absence d’une méthodologie commune pour ce calcul, les résultats peuvent être très différents selon ce qui est pris en compte). En 2021, le Shift Project présente quelques chiffres :

  • Un grand festival en périphérie (type les Vieilles Charrues) émet l’équivalent de 15 656 tonnes de carbone en 4 jours (l’équivalent de l’émission annuelle de 1500 Français)
  • Un grand festival en Ville (comme celui d’Avignon) émet l’équivalent de 27 848 tonnes de carbone pour un mois de festival (l’équivalent de l’émission annuelle de 2700 Français)
  • Une salle de spectacle émet entre 1200 tonnes (si elle est en centre-ville) et 1500 tonnes de CO2 (si elle est située en périphérie), chaque année.

Les experts s’accordent pour dire que le bilan carbone qui incombe à la culture reste une part minime de la totalité des émissions. Cependant, au bilan carbone s’ajoutent d’autres conséquences écologiques, moins palpables, mais tout aussi importantes, comme l’impact des déchets (laissés en extérieur en festival, par exemple) sur la qualité des sols et la biodiversité. Les leviers du monde artistique sont multiples : contribuer à la prise de conscience et à l’information concernant la crise écologique mais, également adapter les pratiques. Cela se traduit par des types d’engagements pluriels (aides financières ou parrainages d’associations défendant la cause écologique, messages d’information ou de sensibilisation portés par les salles ou les spectacles). Comme le rappelle le GIEC, chaque geste compte. Suivant les différents leviers identifiés, des actions sont déjà régulièrement mises en place :

  • Les déplacements (des artistes, des décors, des équipes artistiques, des spectateurs) représentent la part la plus importante du bilan carbone de la culture. Adapter les horaires des spectacles sur les horaires des transports en commun, proposer la gratuité des vestiaires pour les cyclistes (ce qui permet notamment de déposer les casques et les équipements), aider à l’organisation du covoiturage et même, du co-piétonnage pour les personnes qui craignent de rentrer seules le soir, adopter des tarifs de stationnement dissuasifs, multiplier les garages à vélo à proximité des lieux de spectacle, encourager des déplacements décarbonés, mettre en place la gratuité des transports en commun sur présentation d’un billet de spectacle, sont autant d’initiatives existantes côté spectateurs. Concernant les artistes et le matériel, on recense des actions telles qu’encourager les véhicules électriques, proposer d’intégrer le temps de trajet dans les rémunérations (prendre le train ou la voiture est plus chronophage que l’avion et peut constituer des pertes financières), demander des « devis carbone » aux transporteurs des décors (afin de privilégier des emballages écologiques, etc).
  • L’alimentation : prioriser, dans les lieux de restauration, la cuisine locale, biologique, végétarienne. A titre d’exemple, We love Green, lors de son édition en 2023, a proposé une alimentation 100% végétarienne, ce qui a permis de diviser par 4 l’impact carbone total du festival.
  • L’énergie : revoir l’isolation des lieux de spectacle, limiter le chauffage et la climatisation (en maintenant une zone de confort), privilégier des fournisseurs d’énergie verte… La question de la saisonnalité reste aussi ouverte : organiser des festivals dans le Sud de la France en plein été nécessite la mise en place de brumisateurs, de systèmes de climatisation, la mise en vente d’un nombre incalculable de bouteilles en plastique, etc. qu’il serait possible de réduire en déplaçant les évènements au printemps (période moins propice aux congés, ce qui soulève d’autres problématiques en terme d’affluence). Par ailleurs, certains spectacles utilisent beaucoup d’eau, heurtant la sensibilité de certains spectateurs sur des périodes de restrictions dans la population générale (par exemple, actuellement, le cirque de l’eau utilise un bassin de 20 000L pour ses performances). Il ne s’agit pas d’interdire ce type de spectacles mais, peut-être, de les limiter en nombre et aussi d’avoir une réflexion sur la réutilisation possible de cette eau à l’issue des représentations. La pollution numérique doit aussi être l’objet d’une vigilance (diminuer la masse de données envoyées par mail, éviter de diffuser des vidéos en 4K, éviter les formats HD, etc).
  • Les déchets : installer des poubelles de tri dans toutes les salles de spectacles et tous les lieux de festival, bannir les emballages jetables au profit de la vaisselle lavable, favoriser les Ecocup neutres (l’expérience montre que lorsqu’elles sont personnalisées, les spectateurs les conservent en souvenir). Réfléchir également à la communication papier (affiches, feuillets, catalogues, etc).
  • Les décors/costumes : utiliser des matériaux éco-responsables, de la seconde main, réutiliser des décors existants… Cela nécessite de travailler en collaboration avec les professionnels de l’art, de l’écologie et de la recherche. Dans le secteur de l’art contemporain, des initiatives existent (projet Coal,  projets artistiques en lien avec l’environnement, etc) et pourraient s’étendre plus largement au monde du spectacle vivant.

Toutes ces initiatives sont intéressantes et attestent de l’engagement du secteur artistique. Pour autant, la transition écologique, pour être efficace, est aussi et surtout une façon de repenser plus profondément la pratique artistique, nos modes de vie et nos consommations. Comment envisager la décroissance dans le spectacle vivant sans tomber dans la caricature d’un artiste local qui ferait un spectacle en pleine nature, sans micro, avec de l’éclairage naturel et un public venu uniquement à pied ou en vélo musculaire ? Bien que cette initiative puisse être amusante, que par la contrainte, puissent naitre de belles créations, il serait ubuesque d’imaginer la systématisation de telles consignes. Au printemps dernier, le bureau du CNPS (Conseil National des professions du spectacle) créait un groupe de travail qui déclinait la sobriété sous les principes de « renoncement, ralentissement, redimensionnement ». Cependant, ces dernières années, le low cost et les hébergements à plus faible coût (notamment avec l’explosion des Airbnb) ont engendré une intensification des tournées nationales et internationales, mais une diminution du nombre de dates. Comme évoqué précédemment, le transport représente une très large part du bilan carbone du spectacle vivant, et ce transport ne cesse d’augmenter. On observe également une confusion entre le nombre de billets vendus et le nombre de spectateurs (autrement dit, les spectacles sont rapidement renouvelés, pour une population de spectateurs fidèles qui s’élargit peu). Allonger la durée de vie des spectacles, multiplier le nombre de dates proposées, permettrait de produire moins, de se déplacer moins et, peut être (laissons nous rêver…), de diversifier les spectateurs. De plus, l’utilisation de lieux autres que les salles classiques (dans des musées, des châteaux, l’extérieur) sont la promesse de nouvelles esthétiques, tout en économisant la création de décors (productions qui tendent à se développer). Produire moins mais mieux ou, produire autant mais différemment, peut être une façon de décliner la décroissance dans le secteur culturel. Pour ce faire, il est essentiel de cumuler la logique de responsabilité individuelle (du spectateur) et collective (des organisateurs) pour agir le plus efficacement possible. La collaboration de différents corps de métiers (artistes, philosophes, chercheurs, sociologues, ingénieurs, etc), les directions politiques (de l’échelle municipale à l’échelle européenne) et la volonté de changements, peuvent aboutir à la naissance de projets novateurs, plus en adéquation avec les enjeux écologiques de ce secteur essentiel qu’est la culture, tout en préservant sa grandeur, ses ambitions et ses valeurs. 

Pour aller plus loin :

https://www.artis-bfc.fr/vos-ressources/spectacle-vivant-ecologie

https://arviva.org/

https://www.artcena.fr/artcena-replay/artistes-et-imaginaires-ecologiques

https://www.theatre-contemporain.net/video/Quel-spectacle-vivant-en-2050-Le-spectacle-vivant-et-l-ecologie


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