L’accessibilité pour des publics diversifiés est réfléchie et progresse. En revanche, devenir acteur, circassien, danseur, etc. quand on connait une situation de handicap soulève les questions récurrentes d’adaptation, d’accès à la formation, de discrimination positive (via des quotas par exemple) et reste si rare qu’il existe une page Wikipédia qui répertorie ces artistes différents (elle est non exhaustive).
La première image mentale du handicap reste largement cantonnée au fauteuil roulant (qui ne représente en réalité que 1% des personnes en situation de handicap). Cette image est rapidement assimilée, à tort, comme incompatible avec des pratiques sportives (cirque, danse). Cependant, le terme de handicap est bien plus large que le handicap moteur (qui inclut les personnes en fauteuil roulant mais également les problèmes de dos, les hémiplégies, le fait d’avoir un membre en moins ou atrophié, etc). Les handicaps invisibles sont très majoritaires (80% des cas), tout comme les handicaps acquis au cours de la vie. Aux handicaps sensoriels (problèmes d’audition, de vision) s’ajoutent le handicap mental (déficience intellectuelle comme la trisomie 21), le handicap psychique (maladies chroniques invalidantes qui relèvent de la psychiatrie telles que les addictions, les dépressions sévères, le trouble bipolaire, la schizophrénie), le handicap cognitif (pathologies en lien avec la neurologie telles que l’épilepsie, les traumatismes crâniens, les AVC, etc.), l’autisme et les maladies invalidantes (diabète, maladie de Crohn, etc.). Certaines classifications ajoutent le handicap social, défendant l’idée que grandir dans la précarité financière et/ou intellectuelle serait un frein à une insertion sociétale de qualité.
En France, dans le milieu professionnel, la politique « handicap » s’applique via les fameux « 6% » (loi qui oblige toute entreprise de plus de 20 salariés à avoir dans ses effectifs 6% de personnes en situation de handicap, sans quoi elles sont soumises à des pénalités financières). Cette loi protège peu les artistes qui, de par leur statut d’intermittents ou d’indépendants, sont rarement salariés de groupes de plus de 20 personnes. L’inclusion d’artistes avec des besoins d’accompagnements spécifiques nécessite du temps (de réflexion et d’action), des moyens, de la coordination (parfois une collaboration entre le médico-social et le culturel). En premier lieu, elle passe par une accessibilité plus grande, dès la petite enfance, aux écoles de théâtre, de cirque, de danse… L’idée n’est pas de créer des écoles spécifiques pour des jeunes en situation de handicap mais bien de réfléchir aux moyens nécessaires pour les inclure sur des activités extra-scolaires classiques (formation des professeurs au handicap, sensibilisation du collectif, mise en place d’accompagnateurs formés si besoin, etc).
L’accès aux grandes écoles, conditionné à la formation de base, est cependant un autre point de blocage. En effet, souvent préparé par des classes préparatoires dont les budgets sont parfois soumis au taux de réussite (entrées dans les grandes écoles), les directeurs d’écoles, pour des raisons financières, se retrouvent donc frileux face à des candidats avec des besoins spécifiques d’accompagnement dont la réussite est plus incertaine. Face à cette situation, la question d’un quota d’élèves en situation de handicap dans les écoles reste entière. A l’image de Sciences Po, qui propose dans son programme d’égalité des chances un recrutement de jeunes issus de quartiers défavorisés (nombre de places réservées), certaines écoles de théâtre recrutent des jeunes issus de l’aide sociale à l’enfance, d’écoles de la seconde chance ou de quartiers défavorisés. Cependant, le handicap « social », qui se manifeste notamment par un manque de références culturelles lors des créations ou des scènes d’improvisation, se heurte parfois à la discrimination des autres élèves qui attribuent cette inculture à de la procrastination, un manque de curiosité ou de travail. La question de la dynamique des promotions est également un enjeu de recrutement. Les artistes, formés 2-3 ans dans les écoles, sont, de ce fait, contraints à passer beaucoup de temps ensemble (ce qui, à mes yeux, fait partie intégrante de leur formation puisque dans leur carrière, ils seront amenés, lors des tournées, à vivre avec des personnes différentes, qu’ils ne choisiront pas toujours).
Dernière étape avant la scène… l’intégration dans les troupes d’artistes. Dans le nord, la Compagnie de l’Oiseau-Mouche, créée en 1978, permet à des comédiens en situation de handicap psychique et/ou mental de proposer des spectacles de qualité. Cette compagnie, grâce à son statut d’ESAT, offre une pédagogie adaptée et un suivi médico-social rapproché aux comédiens (par exemple, lors des tournées, ils peuvent être accompagnés d’éducateurs qui gèrent les aléas de la vie quotidienne). La compagnie propose des spectacles créés en interne (Bouger les lignes a été proposé dans le In du festival d’Avignon en 2021) et les comédiens passent également régulièrement des castings pour intégrer des productions « ordinaires » (dans le sens : « non dédiées à des comédiens en situation de handicap »). Cependant, reste à passer le cap de la diffusion des spectacles. A ce jour, il n’y a pas d’obligation d’avoir, au sein de sa programmation annuelle, des spectacles avec des artistes en situation de handicap (contrairement à certaines politiques incitant la parité hommes/femmes par exemple). Si les spectacles sont de qualité mais, qu’ils ne sont pas commandés dans des lieux labellisés, l’employabilité des comédiens est mise à mal.
Intégrer des artistes en situation de handicap, c’est également avoir une réflexion plus large sur l’intégration du handicap dans la société. Comment rendre la société plus inclusive, plus militante ? C’est déjà, en soi, aller vers une démarche éthique et peut-être même un élargissement des publics (si les personnes en situation de handicap sont davantage représentées sur scène, peut-être seront-elles également davantage représentées dans le public). Cette démarche d’inclusion des artistes différents permet de réfléchir aux rôles qu’on leur attribue (la fameuse question de la congruence des rôles : comment une personne en situation de handicap peut-elle jouer le rôle d’une personne valide et inversement ?), à l’image diffusée (il n’est pas question de retourner aux « cabinets de curiosité » des cirques anciens), à la stigmatisation voire à l’auto-stigmation des artistes (certains feront de leur handicap le thème principal de leurs spectacles sans savoir en sortir malgré des qualités artistiques certaines), à la pluralité des discours véhiculés sur le thème des différences (il est différent de parler du handicap en tant que personne concernée, proche, soignant ou personne non concernée).