C’est la question posée sur France Inter, en cette matinée du 21 septembre.
Avant de démarrer cet article, peut-être juste un rappel (rapide et légèrement simpliste) de ce qu’on appelle le wokisme. D’après Wikipédia, « le terme anglo-américain woke (« éveillé ») désigne initialement le fait d’être conscient des problèmes liés à la justice sociale et à l’égalité raciale ». Il fait notamment référence aux combats féministes et antiracistes. Il a été l’objet de polémiques (notamment sur le fait que cette idéologie envahirait les universités) et est souvent décrié par des hommes cisgenres blancs qui y voient une menace de leur droits acquis et peu réinterrogés.
Samuel Fitoussi, invité de l’émission « Jusqu’ici tout va bien », auteur du livre « Woke fiction », défend la thèse que l’idéologie « woke » affadit la créativité des films et des séries. Il déplore la relecture des scénarios par des cabinets de conseil (qui demandent à apporter des modifications en cas de discrimination par exemple). Il semble considérer que les opinions politiques du monde de la culture, qu’il situe essentiellement à gauche, uniformisent les contenus et leurs messages. Il voit, dans les nouvelles règles du monde artistique, une institutionnalisation néfaste à la culture. Par exemple, pour les prochains Oscars, les films éligibles devront respecter des critères de représentation. Il déplore qu’avec ces critères, certains films n’auraient pas pu être primés (Vol au-dessus d’un nid de coucou, le seigneur des anneaux, Apocalypse Now).
Cette polémique fait écho à celle des sensitivity readers, ces relecteurs d’ouvrages spécialisés dans la représentation des minorités. Alors que Nicolas Mathieu (lauréat du Goncourt en 2018) s’alarme d’une possible censure, Kevin Lambert (en lice pour le Goncourt de cette année) déclare : « La « lecture sensible », contrairement à ce qu’en disent les réactionnaires, n’est pas une censure. Elle amplifie la liberté d’écriture et la richesse du texte. ».
Dans l’art, l’idéologie de la liberté de créer, fondamentale, indispensable, presque intouchable, est toujours érigée lorsqu’un changement est envisagé. Cependant, l’absence de règles fait également polémique (pour ne parler que des Oscars, la question de la différenciation de l’homme et de l’artiste, non tranchée, suscite des polémiques). Il semble parfois difficile de distinguer ce qui relève d’une réelle préoccupation de défendre la culture, de ce qui relève davantage d’une préoccupation plus morale, plus politique.
Ce qui m’intéresse dans l’exemple des sensitivity readers ou de celui de la tentative d’instaurer des règles, c’est l’espace de réflexion que cela crée, c’est l’effort d’amener encore davantage de sens à des créations qui véhiculent des messages forts, et je le crois, diversifiés. Lorsque j’évoquais dans un article précédent, la possibilité de créer des « comités d’éthique » réfléchissant aux œuvres proposées, les sensitivity readers ou les cabinets conseil spécialisés semblent une ébauche de réponse. Afin d’atténuer le risque de conformisme, il semble nécessaire que ce ne soit pas une personne mais un ensemble de personnes défendant des intérêts différents, qui constituent ces cabinets/comités. Enfin, nous pouvons également rêver et imaginer que la liberté de créer se situe aussi et surtout dans la liberté de consulter ou non ce genre d’instances.