L’été a été jalonné de programmations, déprogrammations et « mal-programmations ». Parmi les plus médiatisées, le Hell Fest a ouvert le bal en mettant à l’honneur plusieurs musiciens condamnés pour des agressions sexistes, et suscitant, de fait, l’indignation de fans mais aussi d’artistes. Au passage, saluons le courage sacrificiel du groupe Birds in Row, qui a choisi d’annuler sa participation au rendez-vous sacré des métalleux, pour des raisons morales (malgré le coup de projecteur dont cet évènement est garant pour des groupes en devenir). Face aux polémiques, le directeur Ben Barbaud revendiquait un festival apolitique, faisant fi de l’homme pour mettre à l’honneur l’artiste, loin d’une volonté de « politiser la ligne artistique du festival ». Il osait une ligne de défense fragile : « je n’ai pas vu, moi personnellement, tel ou tel artiste frapper son épouse, donc je m’arrête à ça (…). Ces débats politiques me dépassent ». De manière ironique, on pourrait y voir un gage de cohérence. En effet, comment refuser de programmer des artistes condamnés quand, soi-même, on est condamné pour abus de confiance et que les organisateurs du festival essuient une plainte pour harcèlement moral et sexuel de la part d’une stagiaire ?
A contrario, début juillet, le festival d’Avignon rappelait son attachement « au respect de la dignité de l’ensemble des personnes » travaillant à la réalisation d’une œuvre artistique et annulait, à la dernière minute, le spectacle Les Emigrants de Krystian Lupa. En effet, après des tensions entre le metteur en scène et ses équipes, la Comédie de Genève rapportait « des divergences de philosophie » et un non-respect « des valeurs » lors des répétitions, ce qui a motivé le changement de programmation de la part de Tiago Rodriguez (directeur du festival).
C’est ensuite la chanteuse Izïa qui a agité la toile après des propos polémiques sur le chef de l’état dans un interlude entre ses chansons, lors d’un concert. Le maire de Marcq en Baroeul (Nord) s’est empressé de la déprogrammer à grands coups de communication médiatique, quand les Francofolies maintenaient leur programmation et que le festival des Escales (St Nazaire) était davantage en délicatesse (les organisateurs ont maintenu sa venue à l’encontre du maire qui y voyait « une incitation publique à la violence »).
A la rentrée, tel un mauvais marronnier, ce sont les diverses interdictions du spectacle de Dieudonné (prononcées par les lieux de programmation et/ou les maires et les préfets) qui alimentent les titres des médias. Pour rappel, le contentieux ne porte ici pas uniquement sur l’’artiste (condamné à plusieurs reprises) mais également sur le contenu de ses spectacles.
Les enjeux des programmations sont complexes, englués dans des problématiques artistiques, éthiques, économiques, politiques. Il semble utopique d’envisager une programmation consensuelle mais, dans un grand nombre de cas, l’anticipation des critiques semble possible, sans pouvoir divinatoire. Alors que de nombreux lieux de programmation mettent en avant leurs efforts sur l’écologie, la parité, la diversité, etc. pourquoi est-il si difficile d’afficher une ligne morale dans sa communication ? En effet, peu de directeurs revendiquent un code de « déontologie » spécifique, personnalisé (sans tomber dans le piège de l’uniformisation) qui interdirait la programmation de personnes condamnées, qui ne laisserait pas la place à certains thèmes polémiques ou qui, au contraire, assumerait une dissociation totale entre les œuvres et les artistes. Les dessous de la programmation, parfois intimes, irrationnels, incompréhensibles, doivent-ils prendre le dessus ? Faut-il privilégier une communication « de prévention » ou tenter le tout pour le tout (et communiquer seulement quand les polémiques éclatent ?). Faut-il expliquer les choix de non programmation (ou s’en tenir à une absence injustifiée) ? Comment garantir une liberté de créer et de se produire s’affranchissant d’enjeux politiques ? Est-ce souhaitable de s’en affranchir dans la mesure ou les arts vivants sont aussi un outil de prise de conscience, de rencontres et de changements ?