Peut-on (encore) aller aux spectacles… en catimini ?

Le milieu culturel ne peut s’affranchir des enjeux sociétaux. La question de la sécurité, omniprésente depuis des années dans les débats politiques, renforcée par le drame du Bataclan et par un sentiment d’insécurité (fondé ou irrationnel), oblige les salles de spectacle à plancher sur ce thème. De nombreux enjeux éthiques sont soulevés par les politiques sécuritaires qui naviguent entre liberté individuelle et dispositifs toujours plus restrictifs.

Dans ce cadre, il est légitime de se questionner sur la possibilité d’aller aux spectacles… en catimini. Loin des débats sur les tenues vestimentaires ou sur la marque aux vêtements flamboyants, c’est ici la possibilité d’assister à des évènements culturels de manière anonyme qui est considérée : acheter des billets non nominatifs, ne pas être soumis à des systèmes de vidéo-surveillance ou de reconnaissance faciale. Les avertis objecteront rapidement que, les spectateurs, dans la majeure partie détenteurs de téléphone portable, sont déjà traqués (rappelons qu’en juin 2023, les sénateurs ont adopté une disposition qui autorise l’activation des micros et des caméras de téléphones individuels, à distance, dans le cadre d’affaires de terrorisme, de délinquance ou de crimes organisés). Les plus naïfs (ou peut-être les plus anxieux) trouveront superflue l’énergie dépensée dans ce débat arguant, le très traditionnel « je n’ai rien à cacher » (jusqu’au jour où votre mutuelle, accédant à vos données, trouvera que vous sortez trop souvent et trop tard et augmentera vos cotisations, que votre employeur découvrira que vous avez une appétence pour les artistes qui ne défendent pas vraiment les valeurs de votre entreprise ou que, comme ça a été le cas aux Etats-Unis, vous serez interdit d’une salle de spectacle en raison de votre métier…).

Si les salles de spectacle se mobilisent, je voulais ici évoquer les artistes, qui loin des caprices de stars, s’engagent dans la défense des droits des spectateurs et boycottent les lieux où la reconnaissance faciale est mise en place. Ce phénomène de boycott émerge aux Etats-Unis, notamment à cause des dérives discriminatoires envers les personnes racisées. L’engagement, rédigé par l’organisme Fight for the future, a déjà été signé par une centaine d’artistes dont Rage Against the Machine (cf article ci-dessus).

L’engagement se lit comme suit : « Cette surveillance biométrique invasive n’est pas sûre, en particulier pour les personnes noires et métisses qui ont été arrêtées à tort ou expulsées de lieux publics en raison de la discrimination inhérente à cette technologie. Ces dernières années, une coalition de musiciens, de fans et de groupes de défense des droits de l’homme a réussi à convaincre plus de 40 des plus grands festivals de musique du monde, dont Bonnaroo et Coachella, de ne pas utiliser la reconnaissance faciale lors de leurs événements. Mais cette technologie commence à se répandre, non seulement comme outil de surveillance, mais aussi comme forme de billetterie et de paiement “sans papier”. »

Bien entendu, les dispositifs sécuritaires ont également des avantages. Mais comment s’équilibre la balance avantages/dérives ? Comment communique-t-on sur les éléments de surveillance avec les spectateurs ? A quand des artistes qui refusent les billets nominatifs (malgré leur côté protecteur), la vidéo-surveillance, voire… les téléphones portables durant leur spectacle (si cela est déjà arrivé, c’est davantage pour éviter la captation des spectacles ou l’utilisation des téléphones comme projectiles, peu pour protéger l’anonymat du public) ?


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