Spectacle de merde… pour un public de qualité ?

Le 27 août dernier, Libération dédie un article au dernier spectacle de la metteuse en scène Marion Duval, au nom provocateur de « spectacle de merde ». Elle réunit « circassiens, artistes, amis et activistes pour une géniale expérience de trois heures entre numéros de bravoure, stand-up nul et jonglage foireux » (Marie Klock, Libération). Véritable pied de nez aux attentes préconstruites d’un public averti (cherchant de l’émotion à travers des spectacles travaillés, innovants, performants), ici, le monde du spectacle se reconstruit, se diversifie, sort de cette image d’un monde fermé et sélectif.

Marion Duval avait déjà dérogé au carcan du milieu artistique avec sa pièce « Cécile ». « Travailler avec des gens que l’on choisit et qu’on aime, plaisir égocentré de l’artiste ?». La critique serait facile, simpliste et malhabile. La metteuse en scène évoque, dans son monologue d’introduction « une porte vers l’extérieur » qui facilite la rencontre des autres, la rencontre de soi. Elle décrit ses expériences fondatrices : scènes ouvertes de guinguettes punks ou d’hôpitaux psychiatriques. Pour ma part, j’y lie des souvenirs, plus régressifs, de l’enfance. Au cours de moments conviviaux réunissant des adultes et des enfants, personne n’a échappé à ces bambins préparant hâtivement des spectacles où se mêlent maladresse, performances inégales, plaisir d’être regardé. Et pourtant, malgré des contenus répétitifs, des improvisations mal maîtrisées, des textes qui gagneraient à être travaillés, des moments d’ennui et de lassitude, les adultes, tel un public conquis, les admirent, les encouragent, les félicitent, les acclament et, tous, partagent un moment d’émotions.

Qu’est ce qu’un public de qualité ? Un public bienveillant ? Sans attente ? Reconnaissant de ce qu’on lui offre ? Un public où les gens se rencontrent ? Contrairement à d’autres spectacles (je pense notamment à des spectacles de danse contemporaine où les danseurs ne dansent pas !), le public est averti et consentant (titre évocateur, description fidèle de ce qui est proposé). En bousculant les codes et les provenances des artistes, la question de l’accessibilité des spectacles, notamment celle du sentiment de légitimité, est subtilement travaillée. Ces abimés de la vie, ces révoltés engagés, ces artistes au parcours cabossés, par écho à une population peu représentée dans les salles, relancent peut-être, de manière vertueuse, l’éternel débat de la séparation de l’homme et de l’artiste (si je me reconnais en l’artiste, j’imagine pouvoir me retrouver dans ses spectacles). Au festival d’Aurillac, le spectacle était joué sur un terrain vague, belle manière de « désembourgeoiser » les arts (méthode déjà bien maîtrisée par l’art de rue et le cirque). Si Marion Duval reconnait que le privilège de la notoriété lui permet une certaine prise de risque dans ses productions, sa démarche est porteuse de messages forts : un théâtre plus représentatif de la société, une culture plus accessible (moins sclérosée par une certaine « prolophobie »), une autre façon de vivre ensemble. Par l’intermédiaire de ce show atypique, elle crée un espace sociétal où la marginalité, plutôt que d’être stigmatisée, est sublimée, pour permettre les rencontres probables et improbables !

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