La question de l’accessibilité… intellectuelle

Je ne traite pas ici de la question de la déficience intellectuelle, qui pourrait être un thème d’article à part entière. Mon souhait est d’évoquer l’accessibilité des spectacles en règle générale, pour un plus grand nombre.  Il existe dans le milieu artistique, comme dans de nombreux microcosmes, un champ lexical spécialisé, des références culturelles et sociétales, une façon de communiquer. C’est sur cette façon de communiquer que j’aimerais revenir ici. Les présentations de saisons, qu’elles soient orales ou écrites proposent un vocabulaire choisi, élaboré, délicat, de plus en plus inclusif (complexifiant parfois la compréhension), avec des thèmes sociétaux qui méritent parfois d’être maîtrisés afin de savourer la richesse du spectacle proposé. Cependant, je ne peux m’empêcher de penser à l’article de Stéphanie Guillaume, déjà ancien (2017), qui questionnait deux visions de l’inclusion, entre langage clair et écriture inclusive. L’argument phare de l’utilisation de l’écriture inclusive est l’adaptation, le fait qu’une nouvelle habitude nécessite du temps. Cependant, tout comme la majorité des spectateurs de théâtre contemporain, ceux qui défendent l’écriture inclusive sont des personnes éduquées, qui maîtrisent parfaitement le langage et ses subtilités. Ces subtilités offrent de la finesse et contribuent à la fibre artistique des messages. Cependant, n’est-elle pas facteur d’exclusion ? Le manque de clarté de certains spectacles ne contribue-t-il pas au fait que certains ne se sentent pas légitimes de s’y présenter ? Outre l’écriture inclusive, de manière générale, rappelons que 7% de la population adulte, âgée de 18 à 65 ans, scolarisée en France, est en situation d’illettrisme. Afin de s’adapter à ces problématiques, la présentation des saisons pourrait être repensée de plusieurs façons. Il existe déjà bon nombre de théâtres qui proposent des extraits vidéo des spectacles à venir. On pourrait également imaginer des catalogues de présentation rédigés en Facile à Lire et à Comprendre (FALC), méthode de communication (initialement pensée pour la déficience intellectuelle) qui consiste à faire rédiger des messages par des personnes déficientes intellectuelles pour des personnes déficientes intellectuelles. Des spectateurs pourraient également voir en avant-première des pièces (ou leur filage) et les présenter (ce qui permettrait de sortir du « jargon » professionnel). Des initiatives intéressantes se mettent en place. Je pense par exemple au Théâtre du Grand Bleu (Lille) qui propose de se déplacer au domicile de particuliers ou d’associations afin de discuter des programmations.

Dans la question de l’accessibilité, je crois qu’il est également pertinent d’interroger les sur-titrages lorsque certaines scènes se déroulent en langue étrangère (là encore, dans les avertissements au public, l’information semble pertinente). La question du niveau de vocabulaire est délicate puisqu’elle contribue à l’esthétique des pièces. De plus, dans le théâtre de répertoire, il s’agit de composer avec les époques et les écrits existants. Cependant, sur des pièces plus complexes sur le plan intellectuel, une mise en scène peaufinée et plus « esthétique » pourrait permettre d’être captée par l’émotion à défaut d’en comprendre l’ensemble des méandres intellectuels et philosophiques. Pour les œuvres faisant référence à des thèmes sociétaux, quelques références clés (podcasts, documentaires, articles) envoyées en amont pourraient être un complément utile au livret de présentation habituellement distribué le jour J (et parfois à peine lu, faute de temps).

Un autre point est la congruence entre le personnage joué et celui de l’acteur. Sujet épineux, polémique et fragile dans une société qui évolue également sur les questions identitaires. J’aimerais défendre aveuglément l’idée que l’acteur, se fondant intégralement dans un moule, son genre d’appartenance, ses origines, son âge, n’ont aucune importance quant au rôle qu’on lui attribue. Nous pourrions aussi argumenter que, historiquement, seuls les hommes jouaient au théâtre et que cela n’a jamais entravé la bonne compréhension des pièces. Cependant, force est de constater que, sur les pièces où des rôles d’hommes sont joués par des femmes ou inversement, des spectateurs déplorent (et je crois sincèrement, sans mauvaise foi) une « gymnastique mentale ». Ils n’y voient pas de plus-value mais la « lubie » d’un artiste et y attribuent une complexification dans la compréhension de la pièce. Là encore, la question des messages envoyés est centrale pour adopter une position sur ce sujet. Un metteur en scène militant sur la question du genre ou de la décolonisation (des arts) pourrait adopter volontairement cette « complexification ». Un autre, qui axerait ses priorités sur un accès facilité au plus grand nombre, choisirait peut-être davantage de rester dans une répartition « classique » des rôles (sur laquelle le cinéma, par exemple, n’évolue pas, ou très peu). Là encore, nous retrouvons un effet communiquant non satisfaisant : augmenter l’accessibilité se ferait au nom d’une certaine « discrimination » des acteurs, ne pas le faire pourrait exclure certains spectateurs.

La question de l’accessibilité intellectuelle est complexe et l’idée n’est certainement pas d’uniformiser les pratiques de communication ou de création. Par ce sujet, j’espère simplement susciter des réflexions afin que les choix des professionnels soient faits en toute conscience.

(pour avoir davantage d’informations sur l’accessibilité, se référer à ma page sur ce sujet)


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