« Yannick » de Quentin Dupieux : entre éloge de la culture et diatribes du théâtre

Alerte spoiler : Si vous n’avez pas vu le film et que vous souhaitez le voir, ne lisez pas la suite…

Dans « Yannick », dernier long métrage de Quentin Dupieux, un spectateur frustré par les conditions d’accès à la culture et désabusé par la piètre qualité de la pièce à laquelle il assiste, décide d’interrompre la représentation et de reprendre la soirée en main. Cette fable déjantée, burlesque, aborde sous des airs futiles mais travaillés, des questions politiques, sociétales et morales.

D’emblée, le sens de la culture est interrogé. Yannick vient au théâtre pour se divertir, « pour avoir du baume au cœur ». Cependant, « il y a un pépin » dans l’histoire : le spectacle qui est censé lui remonter le moral (il a choisi un Vaudeville) lui fait l’effet inverse. La mise en scène propose d’ailleurs une salle loin de vendre du rêve : presque vide, les spectateurs semblent peu à l’aise, sérieux, « coincés ». Les notions de désirabilité et de sincère respect pour le théâtre sont pourtant ici à l’honneur. Yannick investit de l’argent mais surtout du temps, dans ce moment sacré de divertissement. En effet, gardien de nuit dans un garage, pour se rendre au théâtre (dont les représentations sont essentiellement le soir), il doit poser un jour de congé. De plus, habitant à Melun, 45 minutes de transport en commun auxquelles s’ajoutent 15 minutes de marche sont nécessaires pour rejoindre le lieu du spectacle (par ces informations, Quentin Dupieux aborde subtilement le thème de l’accessibilité).

Le sens du travail, sa reconnaissance et sa pénibilité transparaissent également dans ce film. Au travail solitaire et invisible du gardien de nuit s’oppose le travail plus « clinquant », en troupe, reconnu et acclamé des comédiens. Travail qui, comme le découvre avec étonnement Yannick, semble dénué de tout contrôle. En effet, lorsqu’il demande à parler au metteur en scène au cours de la représentation (afin de modifier le déroulé de cette pièce médiocre), on lui répond qu’il est absent. Il fait alors le parallèle avec un restaurant qui n’aurait pas de chef auquel on pourrait apporter des réclamations. Subtilement, le réalisateur met en avant la faible prise en compte de l’expérience du public. Bien sûr que, dans la réalité, les réseaux sociaux reflètent une partie des ressentis du public (sont-ils réellement représentatifs ?), que les critiques journalistiques existent et que les rencontres entre les artistes et (leur/le ?) public sont régulières. Cependant, un spectateur ponctuel peut effectivement ressentir une forme d’anonymat, de non prise en compte de son ressenti. D’ailleurs, pour écrire de temps en temps aux metteurs en scène, je peux témoigner que peu prennent le temps de répondre.

L’opposition entre différents mondes et leurs mépris respectifs, est au cœur de ce huis clos. Le clivage entre le monde du grand art et celui du divertissement populaire, le clivage parfois existant entre le monde du cinéma et celui du théâtre (on relèvera que l’aspect théâtral de ce film constitue une sorte de réconciliation entre ces deux milieux). Dans le film, Pio Marmaï, qui joue un des comédiens de la pièce de boulevard, fait une tirade véhémente sur sa déception de ne pas être acteur de cinéma illustrant le clivage entre les personnes au niveau de langage soutenu (ici les acteurs) et celles contraintes par un niveau lexical plus restreint (ici le spectateur de banlieue).

Enfin, la question du pouvoir est abordée. Qui écoute qui ? On reproche à Yannick son monologue, lorsque ceux des comédiens sont légitimes. Lorsque Yannick commence à plaisanter avec certains spectateurs, les artistes le reprennent, indiquant qu’il ne peut pas mettre « leur public à dos ». Où est réellement la prise d’otage ? Du côté d’un public, privatisé, soumis aux textes et prestations médiocres d’acteurs ou, du côté des acteurs, interrompus par un homme armé, contraints de modifier leur travail (pour améliorer la satisfaction de leur public) ? Le personnage de Yannick est présenté comme délirant, absurde, peu cultivé. Ses propositions en sont discréditées. Et pourtant, en profondeur, il remet en question l’entre-soi (supposé ou réel) du monde artistique qui serait fait par et pour des gens cultivés. La proposition d’écrire lui-même la fin du spectacle, avec un scénario simpliste, aux répliques répétitives, peu élaborées et marquées par des fautes de français grossières pose une question centrale de l’éthique : celle de la collaboration avec différents milieux afin de faire un théâtre, accessible à tous, qui retrouve ses ambitions de divertissement (mais pas que) et qui propose un moment partagé de qualité dans une société où la culture est un vecteur de cohésion sociale.

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